"Approchez, regardez"

 

Cette invitation familière, entendue sur les marchés d'Abidjan, résonne comme une promesse de découverte. On s'approche d'un étal, on prend le temps d'observer, de s'étonner parfois, de reconnaître quelque chose de soi dans ce que l'on découvre. Regarder n'est jamais un acte neutre. Regarder, c'est déjà choisir ce à quoi l'on accordede l'attention.

 

Pour sa Huitième édition, Découvertes réunit quatre artistes dont les pratiques proposent différentes manières de regarder le monde et de s'y inscrire. À travers la peinture, la photographie, le collage, l'installation et l'image textile, Naëtt Mbaye, Chelsea Odufu, Saleh Lô et Raé interrogent notre rapport à la visibilité, aux représentations, à la transmission et à la transformation.

 

Certaines attireront notre regard vers des réalités que nous avons appris à ignorer. Mais toutes invitent à déplacer notre regard, non pour voir davantage, mais pour voir autrement. Ces pratiques nous rappellent qu'exister, c'est aussi apparaître dans le regard des autres.

 

Avec Naëtt Mbaye, le regard devient transmission. Nourrie par les archives familiales, les récits transmis de génération en génération et les figures des Driankés, son travail célèbre ces femmes qui occupent une place centrale dans les sociétés ouest-africaines. Ses photographies, prolongées par de vastes voiles textiles brodés de perles, convoquent autant l'histoire intime que la mémoire collective. Entre héritage et réinterprétation contemporaine, l'artiste nous invite à porter un regard différent sur celles qui transmettent, préservent et façonnent les récits dont nous sommes issus.

 

Cette réflexion sur la transmission se prolonge dans le travail de Chelsea Odufu. Artiste pluridisciplinaire, créatrice de mondes, elle compose des images où traditions, spiritualités africaines, mode et imaginaire dialoguent librement. Ornements inspirés des poids Baoulés, silhouettes sculpturales, parures spectaculaires et couleurs éclatantes donnent naissance à des personnages qui semblent appartenir à la fois au passé et à un futur encore à inventer. Chez elle, le regard devient projection. Il ne s'agit plus seulement de voir le monde tel qu'il est, mais d'imaginer ce qu'il pourrait devenir.

 

Chez Saleh Lô, le regard prend la forme d'une injonction. Depuis plus de dix ans, l'artiste consacre une part essentielle de son travail aux Talibés, ces enfants que l'on croise quotidiennement dans les rues du Sénégal sans plus vraiment les voir. À travers des portraits d'une grande intensité et une installation monumentale où les célèbres boîtes de concentré de tomate deviennent les témoins silencieux de leur condition, Saleh Lô nous confronte à une réalité sociale que l'habitude a rendue invisible. Son œuvre nous rappelle que regarder est aussi une responsabilité.

 

Enfin, avec Raé, le regard s'intériorise. Ses œuvres réalisées sur papier végétal et ses photographies expérimentales ne cherchent pas tant à représenter le monde qu'à transformer la manière dont nous l'appréhendons. Paysages organiques, jeux de lumière et compositions sensibles deviennent les supports d'une expérience contemplative qui invite à ralentir, observer autrement et remettre en question nos certitudes. Là où les autres artistes nous montrent des présences, Raé nous invite à déplacer notre propre regard.

 

Ainsi, "Approchez, regardez", n'est pas seulement une invitation adressée au visiteur. Derrière cette injonction se cache une question plus profonde : comment regardons-nous le monde qui nous entoure?Regardons-nous ceux que la société rend invisibles ? Regardons-nous les héritages qui nous ont construits ? Regardons-nous les futurs que nous sommes capables d'imaginer ? Regardons-nous la joie, la beauté et la complexité des existences qui nous entourent ?

 

Un regard peut révéler, reconnaître, transmettre, célébrer, transformer ou réparer. Découvertes #8 nous rappelle qu'il suffit parfois de déplacer son regard pour faire apparaître ce qui était déjà là, sous nos yeux.